juifs et chretiens
du xe siecle av. j.c. au xIe siecle av. J.c. (*)Le Dra avant lère chrétienne Premières installations juives Le Dra dans les premiers siècles de lère chrétienne Le Dra vers le Ve siècle J.C. Le Dra vers le VIIe siècle J.C.Arrivée des Musulmans dans le Dra (VIIe VIIIe s. J.C. ?) Réflexions sur lhistoire ancienne du DraEn ce qui a trait à lantiquité protohistorique, lérudition juive conçoit larrivée des juifs dans lExtrême-Occident en deux époques principales. La première époque est lépoque tyrienne et correspond à lexpansion de la navigation phénicienne, au Xe siècle avant notre ère. Sous les règnes de David et de Salomon, des Israélites seraient venus sur le littoral du Sud Marocain -marchands juifs embarqués sur des bateaux phéniciens; ils auraient débarqué, dit-on, au Ras Guerizim, entre Aglou (au Nord-Ouest de Tiznite) et Ifni. Dautres seraient arrivés au Maroc après la destruction du royaume dIsraël par Salamanassar, roi dAssyrie, et la déportation des dix tribus dIsraël au VIIIe siècle av. J.C. .Cependant, daprès les autres auteurs anciens, la plus importante des immigrations juives au Maroc aurait coïncidé avec le développement de la colonisation phénicienne, du VIe au IVe siècle av. J.C
Le Dra avant lère chrétienne
La vallée du Dra est un très ancien foyer de vie humaine. Depuis un temps immémorial, elle est le domaine des Kouchites -noirs ou négroïdes, descendants de Kouch fils de Ham fils de Noé- cest à dire des Hamites ou Ethiopiens occidentaux des auteurs anciens. Les Kouchites sont païens. Sédentaires, il sadonnent à la culture. Peut-être sont-ils déjà solidement fixés dans le Moyen Dra, à la hauteur de Zagora, sur le site privilégié de Tazroute où nous les trouverons au début de lère chrétienne. Aujourdhui les descendants des Kouchites sont les Haratines -appelés aussi les Draoua- Noirs ou Négroïdes qui forment encore une partie importante de la population des oasis dans tout le Sud Marocain et principalement dans la vallée du Dra.
Premières installations juives
Dès une époque plus ancienne, des Blancs de Palestine apparaissent dans le coude du Dra. Les juifs y arrivent au Xe siècle avant notre ère à la suite de Joab -chef des armées du Roi David - poursuivant les philistins en déroute jusquà la montagne appelée Hajer Slimane, ou Hajer Soleïmane (la « pierre de Salomon ») où ils fondent une ville
Larmée de Joab est suivie -peut-être même a-t-elle été précédée- de nomades et de marchands car le roi Salomon envoie les juifs à la recherche des pays producteurs dor et ils sinstallent alors au Maroc. Nomades , aventuriers ou marchands, les juifs se sédentarisent rapidement et fondent leur premier établissement à lextrémité du Jebel Beni Selmane, à Tidri, cest à dire au coude du Dra, là où lOued se resserre pour franchir dans un étranglement la branche méridionale du Bani -Jebel Beni Selmane à lOuest, Jebel Meggag à lEst - entre loasis des Lektaoua au Nord et celle des Mehamid au Sud.
Des ruines nombreuses sélèvent encore auprès de ce site grandiose mais aujourdhui désolé, parmi lesquelles celles dIrhir n Tidri sur la rive droite et de Taourirt n Tidri sur la rive gauche. Leurs environs sont tout à fait désertiques mais ils étaient jadis renommés pour leur fertilité et leur luxuriance : oliviers et figuiers y croissaient en abondance sur la rive gauche tandis que la rive droite était peuplée par de palmiers. Des uns et des autres, il ne reste plus quun souvenir enchanté Israélites et Musulmans se rendent encore en pèlerinage à Tidri pour y sacrifier sur la tombe vénérée de Sidi Bou Ischaq. Parmi les ruines du site, lune delles - située sur la rive droite - est particulièrement importante et domine de haut les alentours : cest lIrherm n Irhir n Tidri, la « Place forte du Rocher de Tidri ». Peut-être des ruines, doù la vue sétend au loin vers tous les horizons, sont-elles les vestiges de la villes légendaires fondée par Joab pourchassant les philistins jusquau Maghreb extrême.
Tout autour des sites en ruines de Tidri se voient dinnombrables tumuli, notamment à lOuest du Dra : là, sur le jebel Beni Selmane, sétend limmense champ de sépultures connu sous le nom de nécropole de Foumm le-Rjam (« Cluse des Tumuli »), lune des plus grandes nécropoles à tumuli connues, non seulement au Maroc mais dans tout le Maghreb. Et selon les rabbins des Lektaoua, cest là que Tidri - première cité fondée par les juifs dans le Dra- ensevelissait ses morts.
Le Dra dans les premiers siècles de lère chrétienne
Les kouchites chrétiens et les Juifs
Au cours des premiers siècles de notre ère, lOued Dra sappelle lOued ez-Zitoune, « lOued aux Olives ». peut-être la culture du palmier nest-elle pas encore introduite dans la vallée ou ny est-elle du moins pas encore largement répandue. Les kouchites du Dra sont alors chrétiens -sans que nous puissions déceler doù ils ont reçu le Christianisme. Peut-être ont-ils été convertis au IIIe ou au VIe siècle par lintermédiaire des Kouchites dAbyssine et à la voie des oasis sahariennes -appartenant à léglise alexandrite avec les Coptes dEgypte. Les Kouchites ont un roi dont larmée compte quatre mille hommes du clan de Kouch ben Nouah (Kouch fils de Noé); il réside à Tazroute (Jebel Zagora), lui-même et ses successeurs règnent plusieurs centaines dannées sur la contrée.
Après sêtre installés à Tidri dans le coude du Dra, les juifs essaiment et fondent dautre établissement : aux Mehamid, à Meggag, aux Lektaoua (Beni Sbih, Beni Hayyoun); et surtout dans le Fezouata, à Tameggroute qui deviennent la capitale de leur principauté. Sans doute le nombre des juifs est-il grossi déléments kouchites judaïsés. La multiplication du nombre des juifs et des judaïsés détermine leur progression vers lamont de la vallée du Dra pour sy installer sur de nouveaux territoires. Là, ils se heurtent aux Kouchites christianisés dont les ancêtres y résident depuis un temps immémorial et, de cette collusion, sélèvent des conflits entre les Kouchites christianisés et les juifs. Ces conflits entrecoupés de répits et de trêves, se poursuivront pendant des siècles, au moins semble-t-il jusquà la fin du VIIe ou le début du VIIIe siècle; les Chrétiens seront alors évincés du Dra et les juifs en resteront les maîtres, jusquà ce quils perdent eux-mêmes leur suprématie au profit des Musulmans vers le milieu ou la fin du XIe siècle.
Dés les premiers siècles de notre ère, il semble que les Kouchites christianisés se voient déjà contraints de céder aux Juifs et Judaïsés une part de leur territoire et de les associer à Tazroute (Jebel Zagora) au commandement du pays. En effet, les Juifs ont pris pied à Tazroute et le roi du Kouch ny règne plus seul : un chef juif y est présent lui aussi, cest Ephraïm fils de Youssef mais, persécuté par le roi de Kouch, il est contraint de senfuir de pays en pays jusquà Sijilmassa où il reste longtemps, y ayant retrouvé - peut-on croire - des coreligionnaires pour les accueillir.
Quand Euphraïm revient, il sinstallent à Tameggroute au cur du Fezouata. Il a une armée et commande à tout le pays. À sa mort, on lenterre à Tameggroute lAncienne. Il laisse le commandement a son fils Youssef qui lui succède.
Le Dra vers le Ve siècle J.C.
Arrivée des Chrétiens du coeur de la Mer
Peut-être atteignons-nous ainsi le Ve siècle de notre ère. Cest alors quarrivent les Chrétiens venus du Coeur de la Mer, appelés Nosrim - Berbères blancs christianisés peut-être - auxquels sallient les Kouchites chrétiens. Venus semble-t-il de la région de Volubilis et du Moyen Atlas les Nosrim natteignent pas demblée lOued ez-Zitoune, ils sinstallent dabord - peut-on croire - dans la région de Sijilmassa où se livrent les premiers combats.
Les juifs habitent toujours à Tameggroute et sont installés maintenant plus en amont à Tazroute (Jebel Zagora) dont la situation topographique et stratégique est dune importance primordiale. Cest la première fois que nous voyons les Juifs tenir cette position qui était auparavant occupée par les Kouchite chrétiens, Noirs ou Négroïdes. Quant à ceux-ci, ils disparaissent alors de lhistoire du Dra - du moins nen est-il plus question explicitement - mais si la primauté leur échappe, il sétend que les Kouchites ou leurs descendants - noirs ou négroïdes - nont pas cessé de peupler le pays comme ils le font encore aujourdhui.
Les Chrétiens du Coeur de la Mer reprennent leurs assauts, envahissent lOued ez-Zitoune et sy installent. Mais après une trêve de sept ans, ils retournent chez eux à Sijilmassa et y deviennent très nombreux.
À ce moment-là, Youssef - roi des Juifs du Dra - meurt; son fils Yâaqoub et son fils Samuel lui succèdent et sont davis de conclure un arrangement avec les Nirsim afin de ne pas provoquer de nouveaux conflits. Chrétiens et Juifs partagent donc lOued ez-Zitoune en deux partie, moitié par moitié, coudée par coudée, et cest pour cela quil sappelle maintenant lOued Dra. À la suite de cet arrangement, les Juifs et les Chrétiens restent en paix pendant un certain nombre dannées.
Le Dra vers le VIIe siècle J.C.
Entreprises de Séita princesse chrétienne
Vers la fin du VIIe siècle J.C., Séita étant alors reine des Chrétiens - ou fille du roi des Chrétiens - ceux-ci attaquent les Juifs chez eux dans leur camp de Tazroute (Jebel Zagora). Les Juifs senfuient et se réfugient à Tagmaddarte, abandonnant Tazroute aux Chrétiens. Apprenant cela, le roi Yaâqoub et Samuel accourent avec une armée nombreuse et, avant que les Norsim aient pu rassembler leurs forces, un grand combat sengage entre Tagmaddarte et Tameggroute combat au cours duquel les Chrétiens sont vaincus : peu après, leur chef de guerre meurt à Tazroute. Désemparés, les Chrétiens abandonnent Tazroute et replient sur Sijilmassa; les Juifs occupent leurs villes et leurs territoires dans lOued Dra.
Tandis quune partie des combattants revient occuper Tazroute - quon appelle Zagora - le reste de larmée sélance vers Sijilmassa. Poursuit les Chrétiens, les rejoint et en tue des milliers. Toujours poursuivis par Yaâqoub et Samuel à la tête des Juifs qui en font daffreux carnages, les Norsim senfuient jusquà Agmate - ou Arhmate - et au delà jusque dans leur ville de Fès : Volubilis.
Les Juifs retournent alors au camp de Tazroute (Rbate el-Hajar et à Tameggroute leur capitale; leur autorité sétend à lensemble du pays quils partageaient autrefois avec les Norsim et ils restent en paix pendant des mois ou des années.
Cependant les Chrétiens nont pas accepté leur éviction du Dra : la princesse Séita - fille du roi des Chrétiens - revient camper à proximité de Tazoute (Jeblaïne, Jebel Zagora) et y bâtit Tanesita sur la rive droite du Dra. Avant que les Chrétiens aient eu le temps de terminer leur préparatifs, Yaâqoub, Samuel et leurs troupes juives passent à lattaque : ils cernent la ville, en font le siège pendant sept mois, la prennent semparent de Séita et de ses troupes, les tuent et démolissent la ville.
Les Juifs restent vainqueurs
En ayant terminé avec Séita et les Chrétiens, les Juifs peuvent enfin se reposer en paix dans leur ville de Tazroute (El-Hajar). Désormais, il ne reste plus de Chrétiens dans le Dra.
Arrivée des Musulmans dans le Dra (VIIe-VIIIe s. J.C. ?)
Après le triomphe des Juifs, la mort de Séita et la défaite définitive des Chrétiens à Zagora vers la fin du VIIe siècle, les Musulmans - qui avaient commencé à sinfiltrer dans le Dra - continuent darriver au cours du VIIIe siècle. Il sagit semble-t-il de petites groupes pacifiques venant de Sijilmassa où des Berbères Zénètes, les Miknaça Kharijites, sinstallent en 722-723 et fondent leur cité en 757-758. À cette époque, les Musulmans qui sintroduisent dans le Dra se mettent sous la protection des Juifs et, ensemble, ils vivent en paix pendant assez longtemps.
À la fin du VIIIe siècle, lorsquIdris Ier occupe lintérieur du Maroc, il apprend lexistence dun grand pays appelé Oued Dra, proche du Sahara. Les Juifs y sont bien organisés, ont un gouvernement solide et une armée puissante qui tient les autres peuples en respect. Aussi Idris Ier sabstient-il de pousser jusque-là.
Devenus nombreux et forts, les Musulmans du Dra veulent obtenir de partager le pays avec les Juifs comme les Chrétiens du Coeur de la Mer lavaient autrefois obtenu. Et les juifs partagent de la même manière quavec les Chrétiens.
Peu après commencent les querelles entre les Juifs et les Musulmans du Dra. Après uns succession de luttes et de trêves au cours desquelles les Juifs ne cessent de tenir Tazroute (Jebel Zagora), les Musulmans assiègent cette place forte inexpugnables pendant de longs mois sans obtenir sa reddition. Alors les Musulmans se servent de ruse; ils cachent leurs armes sous le sable, font sortir les Juifs de Tazroute sous prétexte de faire la paix, puis les mettent en demeure de devenir Musulmans. Les Juifs refusent dabjurer, les Musulmans massacrent les notables désarmés venus à leur rencontre. Puis ils montent à la ville de Tazroute, tuent les hommes, les femmes et les enfants, ne laissent en vie que les Nègres esclaves des Juifs. Si des Juifs échappent alors au massacre, ils tomberont ensuite sous lautorité des Musulmans.
Lincertitude des textes ne nous permet pas de déterminer avec certitude lépoque à laquelle eut lieu le siège de Tazroute par les Musulmans et lécrasement des Juifs du Dra. Ce nest peut-être quau XIe ou au XIIe siècle que les Musulmans lemporteront définitivement sur les Juifs et que les Almoravides (XIe siècle) puis les Almohades (XIIe siècle) sinstallent tour à tour sur lancien site fortifié de Tazroute (Tazagourte, Zagora) doù ils domineront les alentours de lOued Dra. Entre la disparition des Chrétiens vers la fin du VIIe et le triomphe des Almoravides au milieu du XIe siècle, il semble que les Juifs aient pu être indépendants dans le Dra et y exercer lautorité de fait, même sils avaient accepté lautorité nominale dun gouvernement musulman: Midrarides de Sijilmassa ou - plus tard - Almoravides et Almohades. Ainsi lhistoire et la légende se rejoindraient-elles sans conflit fondamental ni incohérence.
Réflexions sur lhistoire ancienne du Dra
Lhistoire ancienne du Moyen Dra semble donc avoir été bouleversée à maintes reprises, déchirée par les guerres et les massacres, coupée daccalmies et de trêves. Telle quelle nous apparaît, bien des points restent dans lombre mais elle laisse entrevoir certains faits et leur succession au cours des temps. Elle suggère aussi certaines remarques.
(*) Extrait de: D. Jacques Meunié « Le Maroc Saharien des origines au XVIe siècle » Librairie Klincksieck, 1982, pp 175-187.